item1
item1

Le projet HSLF

item1
item1
item1

Nouvelle page

Le projet HSLF

pourquoi ? comment ? où en est-il ?

item1
item1
item1

Chercheur invité

item1
item1
chêne 157 b

Infos

Le colloque de Montpellier

Le colloque de Paris

Les auteurs vont être prochainement contactés en vue de la mise en œuvre du projet HSLF

MAJ : décembre 2008

© : les auteurs 2005-2008

Contact

Je voudrais vous dire tout d'abord, en manière d'introduction, que c'est, paradoxalement du fait de ma pratique professionnelle que je me suis progressivement impliqué dans une recherche sur l'évolution de la pratique du breton. Je présente en effet des émissions en langue bretonne à la radio, puis à la télévision depuis plus de 30 ans. Je dois donc au fait d'être journaliste bretonnant d'avoir été pendant tout ce temps en contact permanent avec des bretonnants de toutes professions, de tous âges et de toutes origines. J'ai pu percevoir ainsi combien la relation personnelle des uns ou des autres à la langue bretonne peut être contrastée. Pour ne prendre que deux extrêmes, il y a plus qu'un fossé entre les convictions de certains militants et la placidité d'un grand nombre de locuteurs par rapport à leur propre langue.

Je ressentais par ailleurs le besoin de comprendre les raisons pour lesquelles le breton se parlait apparemment de moins en moins - c'est du moins ce que m'affirmaient mes interlocuteurs sur le terrain. On manquait, il est vrai, pour le passé comme pour le présent, de données fiables sur les usages de langues en basse-Bretagne. On s'appuyait sur le fait qu'en France il n'avait jamais été posé de questions quant aux pratiques linguistiques dans le cadre des recensements, pour considérer qu'on ne pouvait disposer de données précises sur le nombre de bretonnants, ni pour le passé ni pour le présent. Les chercheurs butaient sur ce que Laroussi et Marcellesi définissaient alors comme la "pénurie de chiffres". Je ne parle pas du postulat de certains, affirmant encore récemment que la pratique de la langue "n'est peut-être pas mesurable", comme si une telle réalité sociale ne pouvait donner lieu ni à observation ni à analyse.

Les premiers travaux sur l'usage social du breton paraissent cependant autour des années 80. Je mentionne rapidement :

La Bretagne, vous le savez sans doute, est divisée en deux par ce qu'il est convenu d'appeler une frontière linguistique. Mais la Basse-Bretagne elle-même, que l'on considère comme la zonne bretonnante et qui correspond à la partie occidentale de la région, est une région de bilinguisme, puisqu'on y parle depuis longtemps deux langues différentes : le breton et le français, qui n'ont pas du tout le même statut. Au moment où j'entame mes recherches, la revue "La Linguistique" fournit en 1982 un certain nombre de repères méthodologiques décisifs sur la nécessité d'analyser les faits de langue dans leur contexte social. Selon Andrée Tabouret Keller, "il n'y a pas de compréhension du langage sans la prise en compte des facteurs sociaux". Pour André Martinet, il convient également "de confronter la situation linguistique à tous les critères distinctifs dégagés par les sociologues". Il se prononce en outre pour une prise en compte "dynamique" des faits, en suggérant, dans une terminologie aujourd'hui datée, que l'on observe si l'on va vers l'élimination graduelle du vernaculaire, le recul de la "langue supérieure", ou la fusion des deux langues. Il suggère par là que l'on prenne en compte l'évolution des pratiques linguistiques sur longue période, mais ne préconise pas explicitement de faire appel à une discipline comme l'histoire dans le but de parvenir à la compréhension générale des phénomènes en cause. Autrement dit, sa méthode s'inscrit plus dans l'observation du présent que dans la mise en relation du présent et du passé.

A la même époque, Georg Kremnitz soulignait combien "la diglossie est une situation extrêmement mouvante". Il est certain que dans le cas du breton, elle est évolutive : la diglossie breton-français n'est pas de même nature à la fin du XVIIIe siècle et à la fin du XXe. En l'espace de deux siècles, la pratique du breton s'est singulièrement transformée. Encore fallait-il le mettre en évidence. Pour y parvenir, j'ai procédé par étapes :

J'ai donc entrepris de décrire l'évolution de la pratique du breton sur longue période. Il n'était cependant pas question de survoler 1700 ans d'histoire, comme cela se fait parfois, en analysant le cas de la langue bretonne "vis-à-vis de la concurrence linguistique et culturelle du roman d'abord, puis du français". On ne peut traiter de la même manière de la disparition du breton de haute-Bretagne à l'époque médiévale (en faisant appel à des disciplines comme la toponymie ou l'analyse des textes anciens) et de la situation de la langue, à l'époque contemporaine, en Basse-Bretagne. Ma démarche présente dès lors une double caractéristique :

- son cadre chronologique : celui que j'ai retenu s'étendait donc de la fin de l'Ancien Régime à la fin du XXe siècle, ce qui était sans doute déjà un projet bien ambitieux en lui-même :

- J'ai considéré par ailleurs - et c'est la seconde caractéristique de ma démarche - que s'il fallait bien évidemment prendre en compte l'état actuel de la langue et des pratiques linguistiques, cela ne suffisait pas. C'est en les inscrivant dans l'histoire que nous pouvons espérer parvenir à la compréhension des phénomènes dont nous observons aujourd'hui l'aboutissement (un aboutissement toujours provisoire, cela va de soi…). C'est pourquoi je préconisais en quelque sorte d'inventer une sociolinguistique historique. Sans histoire, la sociolinguistique ne peut pas proposer une explication satisfaisante des transformations qui ont fait passer le breton (je vais vous en proposer tout de suite l'illustration) de la situation de langue majoritaire à celle de langue minoritaire sur son propre territoire. D'autres chercheurs ont explicitement considéré que "le profil socio-linguistique d'une communauté donnée gagnerait en intelligibilité s'il tenait compte de la dimension historique" : c'est dans un livre paru en 1994 qu'Abdellah Bounfour s'inscrit ainsi dans une démarche de sociolinguistique historique en étudiant ce qu'il appellera "le nœud de la langue" au Maghreb. Daniel Baggioni s'est intéressé quant à lui en 1997 aux modalités d'émergence des langues dans le cadre des nations et des Etats en Europe et il se fixait pour objectif de "réconcilier diachronie et synchronie […] dans le cadre d'une sociolinguistique historique".

Comment faire, concrètement ? La diachronie n'est, après tout, qu'une succession de synchronies. Pour le passé, il s'agit donc de repérer et de confronter entre elles les données disponibles permettant d'établir à différentes périodes un état rétrospectif des usages de langue. La démarche ici est celle de l'historien, mais la grille de lecture est celle du sociolinguiste. Sans doute, les données repérables sont-elles bien plus nombreuses pour des langues nationales de grande diffusion comme le français que pour des langues régionales. Mais les documents existent : encore faut-il les détecter, les confronter et les analyser. Dans le cas du breton, le matériau que j'ai rassemblé provient des sources les plus diverses :

- Il s'agit par exemple des premières enquêtes statistiques de Coquebert de Monbret, en 1806 et 1830, qui considère comme étant bretonnants tous ceux qui résident à l'ouest de la frontière linguistique dont il a pu établir le tracé.

- Il s'agit de l'enquête lancée par Victor Duruy, Ministre de l'Instruction Publique en 1864, selon laquelle 556 communes de Basse-Bretagne sont considérées comme des communes où "la langue française n'est pas encore en usage". La même enquête nous apprend que dans le Finistère, il n'y a que 24% des écoles dans lesquelles l'enseignement est assuré en français exclusivement, 70% dans lesquelles il est bilingue breton / français et 6% dans lesquelles il est en breton exclusivement. Ce qui modifie pour une part la perception que nous avons de l'histoire de l'enseignement.

- En 1902, éclate un conflit direct et frontal entre l'Etat et l'Eglise à propos de "l'usage abusif de la langue bretonne dans la prédication et le catéchisme". 87 prêtres sont suspendus de traitement pour ce motif. Ces mesures provoquent un tollé. Mais ce qui est remarquable c'est que jamais les pouvoirs publics n'ont autant enquêté sur la pratique du breton qu'à ce moment-là, en faisant appel y compris à la gendarmerie. Les autorités ecclésiastiques ont fait de même avec le concours des membres du clergé. Les documents conservés représentent un matériau exceptionnel sur les usages de langues au début du XXe siècle et nous renseignent sur la répartition géographique et sociale de la population bretonnante, la connaissance ou non du français, les attitudes concernant la langue, etc… J'ai pu, à partir de ce matériau, proposer un essai de caractérisation de la population de la Basse-Bretagne à cette date :

- enfin de nombreuses sources, archivistiques aussi bien qu'imprimées, inexploitées jusque là, peuvent être sollicitées : car même si elles n'ont pas été élaborées ou conservées dans cette perspective, elle peuvent fournir des indications précieuses sur les pratiques linguistiques. A la suite de l'historien brestois Fañch Roudaut, j'ai ainsi tiré parti des procédures judiciaires, puisqu'elles signalent généralement si les comparants, qu'ils soient accusés ou témoins, ont eu recours à l'interprète. On peut observer, entre 1811 et 1863, une légère augmentation de ceux qui n'ont pas besoin de faire appel à un interprète, mais que dans le dernier tiers du XIXe siècle, aucune évolution n'est perceptible.

L'exploitation de ces divers documents ne va pas sans difficultés. Dans quelle mesure, par exemple, faire confiance aux statistiques du début du XIXe siècle ? Je ne m'étends pas sur ce problème. Mais en prenant un certain nombre de précautions et en confrontant les données, on peut à tout le moins dégager des tendances et établir un état des lieux.

 

Voilà en ce qui concerne le passé. Pour le présent, j'ai pu m'appuyer, pour reprendre une expression de Christian Baylon, sur quelques enquêtes de "microsociolinguistique". Mais puisque nous ne disposions pas alors de données générales, il m'a paru intéressant de procéder à une évaluation du nombre de locuteurs pour toute la basse-Bretagne. J'ai opté pour la méthode du sondage. Les sondages antérieurs n'avaient posé de question relatives à la langue bretonne qu'en rapport avec d'autres finalités. Celui que j'ai préparé était consacré exclusivement à la langue bretonne. Le questionnaire - d'une soixantaine de questions - portait sur la compréhension, les pratiques, les occurrences, mais aussi sur les préférences des locuteurs, sur l'apprentissage, sur l'opinion des personnes interrogées.

Le sondage a été réalisé fin 1990 selon les critères habituels de représentativité, et les occitans en ont réalisé un quelques mois plus tard en Midi-Pyrénées à l'initiative d'Etienne Hammel. Jamais une enquête détaillée de cette nature n'avait été réalisée sur l'usage d'une langue régionale. Elle fournissait pour la première fois des chiffres-clés : 55% de locuteurs passifs, 21% de locuteurs. Le sondage permettait d'aborder d'autres problèmes comme celui de la transmission ou de la non-transmission de la langue et d'aboutir à une caractérisation de la population bretonnante, par sexe, par âge, profession, etc… Le principal caractère discrimant, pour ce qui est de la pratique du breton, étant celui de l'âge, et là je vous présente les résultats du 2e sondage de 1997 : les 2/3 des locuteurs ont dépassé 60 ans et sont désormais des retraités ; au-dessous de 40 ans, on dénombre moins de 15 000 bretonnants.

Les sondages sont bien sûr déclaratifs : puisqu'on ne peut procéder à la vérification linguistique des réponses fournies, on pouvait craindre qu'ils ne mesurent davantage les représentations que les pratiques réelles. Mais la structuration du questionnaire permet de vérifier la cohérence des réponses.

Ayant ainsi établi les faits, pour le passé comme pour le présent, et ayant procédé à chaque fois que possible à des quantifications, j'ai pu synthétiser l'ensemble de ma recherche sur un graphique à quatre courbes qui permet de visualiser l'évolution sociolinguistique de la basse-Bretagne sur une période de deux siècles :

item5

Les courbes mettent en évidence différents paliers. C'est au début du XXe siècle que le breton a cessé d'être la seule langue connue de la majorité de la population de la basse-Bretagne. Mais le palier plus significatif se situe incontestablement au milieu du XXe siècle :

Depuis dix ans, plusieurs autres recherches ont été menées, selon des approches diverses et variées. Je mentionnerai : des enquêtes de terrain dans différentes localités de Basse-Bretagne; la thèse de sociologie d'Hugues Pentecouteau sur les nouveaux locuteurs qui se mettent à apprendre une langue que leurs parents ne leur ont pas transmise ; une thèse irlandaise, par Rachel Hoare, sur l'identité linguistique des jeunes en Bretagne ; une thèse autrichienne, par Eva Vetter, sur l'analyse du conflit linguistique ; des recherches universitaires à Brest ou à Rennes sur l'évolution des médias audio-visuels de langue bretonne, ou encore sur l'analyse des discours des locuteurs. Les colloques de sociolinguistique de Brest, organisés par Le Dû-Le Berre ont proposé des avancées théoriques en termes de badume, norme et standard (le badume étant la langue de proximité).

L'enquête famille réalisée à l'occasion du dernier recensement général de la population intervenu en 1999 constitue aussi un événement pour notre sujet : pour la première fois, des questions relatives aux usages de langues ont été posées en France à l'occasion d'un recensement. Les résultats sont d'autant plus intéressants qu'ils ont été collectés sur la base d'un questionnement original qui permet d'évaluer l'évolution des usages de langues dans le temps. Il semble cependant que les données doivent dans certains cas faire l'objet de vérifications. Ils ont, par ailleurs, les limites que soulignait William Mackey dès 1976. Mais ils n'infirment absolument pas ceux qui avaient été obtenus précédemment par sondages. On en déduira que, dans la mesure où ils permettent de poser un nombre beaucoup plus grand de questions diversifiées, les sondages et autres enquêtes de terrain gardent tout leur intérêt pour l'analyse fine et détaillée d'une situation donnée de plurilinguisme.

 

Quelles sont désormais les perspectives d'une recherche sur l'historie sociale du breton en ce début de XXIe siècle ?

Pour ma thèse, j'avais exclu de m'appuyer sur les faits lingustiques à proprement parler, en privilégiant l'analyse des faits sociaux. Mais aujourd'hui, des universitaires comme Ronan Calvez considèrent que l'étude des structures lexicales, syntaxiques, morphologiques ou phonologiques de la langue est intimement liée à celle de l'organisation sociale. Partant du concept d'insécurité linguistique, R. Calvez cherche à comprendre comment et pourquoi la langue est pratiquée et modifiée par les groupes constitutifs d'un ensemble social et linguistique donné. Il vient de publier des manuscrits bretons du XVIIIe siècle qui témoignent de l'existence inattendue de ce qu'il appelle un breton mondain. L'analyse sociolinguistique de cette production lui permet de réviser les idées reçues et de contester les stéréotypes qui circulent sur l'histoire de la langue bretonne selon lesquels ce sont les paysans seuls qui parlaient breton, la noblesse, elle, étant supposée ne parler, et surtout n'écrire que le français.

C'est un exemple de recherche en cours. D'autres pourraient être menées, par exemple, pour confronter le changement de statut symbolique de la langue intervenu depuis quelques années aux pratiques réelles des locuteurs. Le champ des questions à explorer reste considérable, pourvu que des chercheurs puissent et décident de s'y consacrer.

Je voudrais signaler enfin pour terminer que l'on devrait, me semble-t-il, établir un état parallèle ou simultané des pratiques de différentes langues de France aux mêmes moments. Pour le présent, nous pourrions le faire à partir des données du dernier recensement ou à partir de sondages. J'envisage pour ma part, 15 ans après le premier sondage dont je vous ai parlé et 8 ans après le second intervenu en 1997, d'en effectuer prochainement un nouveau sur la langue bretonne. Pour le passé, je donne juste un exemple pour le tout début du XXe siècle : les Archives nationales conservent en effet des documents concernant non seulement l'usage "abusif" du breton en 1902, mais aussi ceux du flamand, du provençal et du basque.

 

Pour écrire à l'auteur :

fanch.broudic@langues-de-france.org

Site personnel :

www.langue-bretonne.com

 

 

 

❘❘" ❘❘"
 

Présentation du projet d'Histoire Sociale des Langues de France (HSLF)

 

L'architecture du projet HSLF

 

Le Comité Scientifique HSLF

 

Pierre Encrevé : Les droits linguistiques de l'homme et du citoyen

 

Séminaire à Paris-Sorbonne : intervention de Georg Kremnitz

 

Le projet HSLF : la phase concrète

 

Les langues de France au Salon Expolangues 2008

 

Les langues de France : Vitalité sociolinguistique et dynamiques culturelles

 

Les Actes du colloque de Montpellier

 

Le colloque de Paris-INALCO : les résumés

 

Georg Kremnitz : Le projet d'une Histoire Sociale des Langues de France : Présentation et questions de méthode

 

Gabriel Bergounioux : Histoire sociale de la linguistique, histoire de la linguistique sociale

 

Henri Boyer : Le sociolinguiste peut-il / doit-il être neutre ?

 

Marie-Christine Hazaël-Massieux : Un peu d'histoire pour comprendre structures et statuts des créoles français

 

Salem Chaker : Pour une histoire sociale du berbère en France

 

Fañch Broudic : La pratique du breton de l'Ancien Régime à nos jours : méthodologie, résultats, perpsectives

 

Jean-Michel Eloy : Permanence et résurgences des langues d'oïl contre la langue du pouvoir : quel sens social ?

 

Michel Bert : Occitan et franco-provençal dans le Massif du Pila

 

Jean-Baptiste Martin : Le laboratoire franco-provençal

 

Francis Favereau : Bref état des lieux aux confins de l'histoire sociale du breton

 

Le débat : Méthodologie et objectifs

 

Pour contacter le Comité Scientifique HSLF